lundi 8 janvier 2018

Bientôt Verdun

Et c'est là que vont alors nos pensées, vers cette zone chaotique où l'on se bat. Ne sont-ils pas d'une autre race, ceux qui s'y défendent, défiant la mort, vivant tous l'effroyable menace toujours suspendue nuit et jour, sans trêve.
Vers eux vont toute notre sympathie, toute notre admiration et, si par hasard, un régiment descendant des lignes passe dans le village, nous lui dédions toute notre amitié, muette et respectueuse.
Comme le cœur nous battra quand nous partirons à notre tour pour ce pays de mort, vers cette zone de mystère qu nous interrogeons des yeux.

Au début de février, il est fortement question d'une offensive boche qui doit se développer dans la région de Verdun précédée d'un fameux bombardement, de cent heures, dit-on. On parle du 6.
Mais le 6, rien ne se déclenche. Les boches auraient-ils abandonné ?

Quelques jours passent et, une belle nuit (le 21 février 1916), le grondement habituel du canon s'est accentué à tel point que ce n'est plus qu'un roulement ponctué par les coups, plus lourds, des grosses pierres. Et ce roulement infernal remplissait les granges, pénétrait dans les maisons.

" Ce qu'ils se mettent les pères ! Où est-ce donc?. Le lendemain nous avons su : c'était l’affaire de Verdun qui commençait.

Ainsi, à 150 kilomètres, l'effroyable bombardement roulait sans trêve constituant un bruit de fond que nous entendîmes pendant des jours.


samedi 6 janvier 2018

Coligny

Arrêt. Une petite gare : Coligny. Nous débarquons. Il est 10 heures du soir. Il y a des civils !! Qu'est-ce que c'est que cette foutaise ? Il y a des civils au front maintenant.

Une petite gare, des granges.

Abrutis,  las, nous nous laissons entraîner vers les granges voisines.
Quand le paysan, alerté, nous eut expliqué que 50 kilomètres encore nous séparaient de la ligne de feu, nous comprîmes notre erreur.

La paille était la même qu'à Érigné ; il n'y avait plus qu'à dormir. Seulement, quand tout fut silencieux, que le sommeil eut déjà emporté les plus pressés, nous entendîmes un roulement sourd, étouffé, avec des coups plus violents de temps à autre. Le canon !

Et nous pensâmes au lendemain qui nous verrait monter vers ces zones encore lointaines.

Nous organisons notre vie dans ce pays ingrat où les gens ne sont pas affables. La popote des sous-off est vite joyeuse. Là se trouvent un autre Gad'Z'arts, Berguin, un aspirant de ma classe et quelques sergents détachés  du front pour servir d'instructeurs, Bouclet, Maigret, etc.

 
Nous travaillons dans la craie et faisons nos premiers abris. Le soir nous montons quelquefois sur un piton planté là au beau milieu de la plaine, le mont Aimé, à mi-chemin entre Coligny et Bergère-les-Vertus. Du sommet, quand le temps est clair, nous apercevons dans la nuit les fusées du front et les lueurs brèves et rouges des départs et des  éclatements.




Lors de la première bataille de la Marne en septembre 1914, le mont Aimé se trouva au centre du dispositif de la bataille des Marais de Saint-Gond.





jeudi 4 janvier 2018

Bataillon d'instruction - décembre 1915 - octobre 1916

Nous déchantons vite ! Sur le quai d'embarquement, c'est la pagaille. On nous empile dans des wagons de voyageurs à banquette de bois, huit par compartiment. Nous ne savons plus où coller nos sacs, nos musettes, notre équipement, nos flingues, nos baïonnettes. De plus rien n'a été prévu et nous n'avons touché aucun ravitaillement.

Vers le soir, nous partons à toute petite allure. Nous ne pouvons dormir dans cette position assise et tellement serrés les uns contre les autres.

Nous roulons toute la nuit. Le matin d'hiver ensoleillé nous surprend vers Montargis... Saint-Florentin,.... Troyes. La journée passe. Déjà à Troyes, nous nous sommes inquiétés de la proximité du front.
"Entend-on le canon d'ici?
- Quelquefois, ça dépend du vent." 

La Champagne pouilleuse. 
"Ah, les gars, des tombes !" Elles sont gentiment habillées ces sépultures des premiers mois de 1914 : un entourage de sapin, une croix avec une cocarde tricolore. Nous regardons de toute notre âme pour fixer dans notre souvenir le paysage légendaire de la bataille de la Marne.

Un entourage de sapin, une croix, une cocarde tricolore


Sommesous, Sézanne,... autant de noms qui rappellent des choses... et des tombes, toujours des tombes.

Nous traversons Fère-Champenoise dont la gare démolie ne dresse plus que des pans de murs et nous repartons vers l'avant.

Que des pans de murs.


Il fait grand nuit ; cette fois-ci plus personne n'essaie de dormir malgré la fatigue. Nous écoutons, surpris de ne pas entendre le canon. Comme tous les convois de la zone des armées, notre tain n'est pas éclairé. "C'est pour les avions", chuchote-t-on. Et cela nous cause un petit serrement de cœur. 

Nous nous attendons à entendre, d'un moment à l'autre, des éclatements d'obus, à rencontrer des cadavres. Ô illusion du début que tous les troufions sans doute ont connue : descendre du train, mettre sac au dos, partir baïonnette au canon, le doigt sur la détente. Comme au cinéma.Ah ! jeunesse !





mardi 2 janvier 2018

Un peu de généalogie

Qui pourrait être intéressé par les journaux de guerre de Bernard ?
A qui pourrais-je les remettre une fois publiés sur la toile, conservés dans le "cloud", archivés sur des supports informatiques et imprimés sur du bon vieux papier.
Tout ce que je sais, c'est qu'il a une fille qui est (serait) âgée d'environ 90 ans.

Trouverais-je un fils, une fille, un petit-fils, une petite-fille, un arrière....... de Bernard intéressé par l'histoire de son père, de son aïeul, de son bisaïeul, de son trisaïeul,... ?

Alors, faisons un peu de généalogie. Je n'y connais pas grand chose ; je vais sur un site en ligne de généalogie et je tape "mazé" et me voilà avec une liste de 101 628 résultats où se mélangent "Maze" et "Mazé".

Beaucoup de Bretons, des Normands. Ah ! Saint-Martin-de-Fouilloux, ça me dit quelque chose, c'est tout près de la Possonnière, là où vivait notre soldat. Perdu ! il y a deux villages de ce nom en France : l'un dans le Maine-et-Loire, l'autre dans les Deux-Sèvres.

Alors, je précise ma recherche en ajoutant son prénom : plus que 440 entrées. Toujours des Maze et des Mazé. Nombreux sont les Finistériens (si c'est ainsi qu'on appelle les habitants de ce département). Je précise ma recherche en indiquant les 3 prénoms et en me disant qu'il devrait me rester moins d'une dizaine d'entrées. Encore perdu, il y a 3041 fiches.

Je complète du nom du département. Encore 149 entrées avec de nombreux Joseph (son 2ème prénom). Je modifie de nouveau ma recherche en ne gardant que le 1er prénom. Bingo ! plus que 3 entrées. La 1ère fiche me donne une profession et me précise qu'il a un frère. Le nom de sa mère serait CRAVIE et non CRAVIC comme je l'ai lu sur son bulletin de décès. La 2ème et la 3ème ne m'apprendront rien que je ne sais déjà.

Et voici l'embryon de son arbre généalogique :

Merci à François-Gérard GOURDON qui partage sa généalogie sur la toile.

 Je vous épargnerai mes démarches entreprises pour la généalogie de son épouse Marguerite.
Parmi, les informations nouvelles recueillies la concernant, une qui ne va pas me faciliter la tâche si je continue la généalogie : son père est né en Allemagne.

Merci à Enora GOURLAOUEN qui partage sa généalogie sur la toile.

Quelques jours plus tard

Après avoir écrit à une dame MAZÉ domiciliée à les Ponts-de-Cé choisie au hasard sur la toile en espérant tomber dès mon 1er essai sur une descendante ou une conjointe de descendant du couple Mazé, je me mets en quête d'ascendants des époux MAZÉ-PFUND sur la toile.

Les ascendants de son épouse : Après quelques heures de recherches sur un site dédié à la généalogie, je remonte une des branches vosgiennes de l'épouse de Bernard MAZÉ jusqu'au règne de Henri IV soit 12 générations. 12 générations, c'est quelques 2048 ascendants théoriques pour cette seule génération et plus de 4000 si on compte toutes générations confondues.

Le plus ancien aïeul est pour l'instant Toussaint COLLE qui a vécu de 1590 à 1673.


Il manquerait 2 ou 3 générations pour remonter à l'instauration des registres des naissances et décès (je devrais dire baptêmes et sépultures)  tenus par le clergé suite à l'ordonnance de Villers-Cotterêts (Aisne) en 1539.

Merci à Marie CAZEIN qui partage sa généalogie sur la toile.

Quelques jours plus tard encore

Ses ascendants : Ce fut plus compliqué de démarrer la généalogie de Bernard MAZÉ : les curieux de généalogie se sont moins penchés sur les MAZÉ d'Anjou.

Si on trouve bien Auguste Philippe, le père de Bernard dans la table des registres matricules de l'année présumée de sa naissance (1872), les indications ne renvoient à aucun des registres en ligne.

Archives départementales du Maine-et-Loire


C'est dans les registres d'une des communes du canton de Chalonnes-sur-Loire que je trouverai l'acte de naissance du père de notre soldat, Auguste Philippe, le prénom et l'âge de son grand- père, Auguste Félix, mais aussi le prénom, l'âge et le domicile de son arrière-grand-père, Julien, témoin lors de la rédaction de l'acte (3 générations sur le même acte).







samedi 30 décembre 2017

Le départ approche

Voici l'hiver !
Un jour nous partons à Denée. Ma section couche dans le jeu de boules de la Bidetterie. Je couche à l'hôtel, chez ma tante Rose qui m'a logé dans une soupente, réservant ses chambres convenables à ceux qui peuvent payer.
Tante Rose, qui voudrait vivre... avec nos vivres, a des démêlés avec les cuistots. Il y a du tirage. Nous restons d'ailleurs que fort peu de temps.



Quelques jours avant le 1er janvier 1916, toute la compagnie descend aux Ponts-de-Cé pour percevoir la collection bleu horizon.
Nous allons partir vers l'est.

Bruits de permission. Si j'en ai une, je la demanderais pour Châtellerault afin de revoir encore ma petite amie Jeanne. Mais hélas je suis fauché. Pas moyen d'entreprendre pareil voyage. Je l'écris à Jeanne et reçois le lendemain même un mandat télégraphique de 35 fr.. Une sacrée somme à l'époque. Quelle brave petite fille !
En fait de permission, sac au dos et embarquement à Angers. J'ai tout juste le temps de sauter à la Possonnière embrasser une dernière fois mes parents. Je rentre à Denée d'où la compagnie vient de partir. Il me faut tout de même trouver le temps de liquider avec ce vieux Raymond qui vient d'arriver en permission une dernière bouteille et, m'aidant du tram, je rattrape sur la route d'Angers la compagnie qui s'achemine vers le quai d'embarquement.

Je m'étais toujours promis de renvoyer ses 35 fr. à la ^petite Jeanne. Hélas, je crois bien que je n'ai jamais eu, la guerre durant, 35 fr. à ma disposition. Le remords ne m"a jamais étouffé. C'était sa contribution à la guerre à cette brave petite fille et le bon dieu des biffins a dû lui payer en indulgences. Elle en avait besoin.

"L'arme sur l'épaule - droite - Pas cadencé - Marche", ous traversons les rues d'Angers. Beaucoup, malgré la saison, ont trouvé des fleurs qu'ils ont bien vite glissées au bout du canon de leur fusil. Des jeunes filles nous en ont apportées.
Ces départs ne sont pas tellement nombreux à Angers ; les gens ne sont pas blasés et s'y intéressent.
Des mouchoirs s'agitent aux fenêtres ; des filles nous envoient des baisers ; des femmes pleurent qui ont des enfants dans les bras ; des vieux nous saluent gravement.

Nous sommes fiers de toutes ces marques de sympathie.

Bien sûr, si on demandait des volontaires pour rester à Angers, nous n'en trouverions pas un dans le bataillon qui défile.

Nous sommes des mâles. Nous allons au front. Nous sommes magnifiques. 




 FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE




jeudi 28 décembre 2017

Et la guerre dans tout ça ?

Quant à la guerre, nous n'y pensions pas, c'était trop loin, là-bas.

Nous savions bien qu'un jour il faudrait y monter. Elle ne nous déplaisait pas d'ailleurs, voir du nouveau, vivre de grandes choses. Même si le danger existe, quoi de plus attrayant à 20ans !

Parfois nous surprenions des conversations touchant les opérations de front. Nous avions fini par recevoir des gradés qui, déjà, étaient passés au casse-pipe, des sergents, des adjudants et ces gens-là, instruits d'expériences, nous semblaient d'éminents stratèges. L'attaque de Carency - Neuville-Saint-Waast (1) fut discutée par eux un jour de pontage et j'étais tout oreilles. Et l'attaque du 25 septembre 1915 sur les monts de Champagne (2), que n'a-t-elle défrayé la chronique des escouades

(1) L’offensive en Artois mai-juin 1915 :  Les opérations de mai et juin, en Artois, ont eu pour but primordial, tout en recherchant sur un point sensible la rupture du front adverse, de venir en aide à nos alliés russes en retenant devant nous le plus possible de forces allemandes; en même temps elles devaient assurer à l'Armée italienne la sécurité nécessaire dans la période délicate de sa mobilisation et de sa concentration.



(2) La seconde bataille de Champagne oppose, du 25 septembre 1915 au 9 octobre 1915, les troupes françaises et les troupes allemandes. La préparation d'artillerie commence le 22 septembre 1915.




25 septembre 1915 : on compte les morts.

mardi 26 décembre 2017

L'attaque du moulin de Grand-Claye

Ah, les champs fleuris, les vignobles aux pampres dorés de la Roche de Mûrs, comme il faisait bon nous y ébattre.

La Roche de Murs. Haut lieu de combats en 1793.



Un jour, un général quelconque, une vieille culotte de peau, cela va de soit, voulut organiser un grand festival : "l'attaque du moulin de Grand-Claye" par toutes les compagnies du 9ème réunies. Cela devait se terminer comme il se doit par une sorte d'apothéose, le bouquet, si j'ose m'exprimer ainsi, l'attaque à la baïonnette du moulin lui-même par des troupes hurlantes montant à l'assaut à travers les rangs de vigne.

Hélas, le général n'y connaissait rien. Montée le matin, l'attaque eût sans doute réussie. Dans la soirée, après une journée de manœuvres diverses, d'approches et de contre-approches, ce n'était hélas plus guère possible. Tous les paysans, le long des sentiers, avaient rempli nos bidons, nous avaient offert des seaux de vin à la régalade. Le soir, à l'heure de l'assaut, il n'y avait plus personne. Les officiers avaient beau crier "En avant ! A la baïonnette !", tous les poilus étaient effondrés, roupillant qui, au bord du ruisseau, qui, entre deux rangs de vigne.

La raison de la défaite de l'attaque du moulin

Moi-même je n'avais plus aucun goût pour cette ruée de la dernière heure. Hoquetant, j'eus la force de répondre au juteux qui m'engueulait : "M n'adjudant, ma section elle a été ratiboisée par un tir de mitrailleuses, tout le monde est mort. Voyez plutôt."


Le général fut extrêmement mécontent et, si je m'en rappelle bien, nous en fûmes pur un sérieux savon.