mardi 12 décembre 2017

Distraction agricole

Il y a là la fille de l'exploitation, une joiuvencelle de 17 ou 18 ans, Marie.

Elle est naïve et ne rougit pas de nos réflexions qu'elle ne comprend pas. Du reste, elle ne semble pas avoir inventé la poudre.

La grande distraction pour nous, le fin du fin, est de voir opérer le taureau. Papin possède en effet le taureau du village, ce qui lui vaut la visite des cultivateurs de la région qui lui amènent leurs vaches.  

Carte postale d'illustration

Bien souvent, ni le père, ni la mère ne sont là et c'est la douce Marie qui officie.

La nouvelle se répand comme une trainée de poudre dans tous les greniers environnants et quand la pucelle arrive avec son taureau, il y a bien cinquante ou soixante bonnes billes de poilus hilares qui font cercle, bien décidés à ne pas perdre la moindre parcelle du spectacle.

Marie attache la vache que le paysan, gêné par la présence de tant de zèbres, lui a tout simplement confiée. Et comme le taureau maladroit et balourd essaie vainement de remplir son office, elle y met la main et le guide dans la bonne direction. C'est affriolant.

Après, d'un coup sec, elle rabat la queue de la vache ...et tac... Nous lui avons demandé pourquoi.
"Pour pas qu'ça revienne", nous a-t-elle répondu.... Ah, Zola !

Après, et bien après, elle fait payer le paysan, car dans ce genre d'amour, ce sont les femelles qui paient. Et puis, l'argent en poche, satisfaite, elle lui paie  un pot sur le coin de la table.




dimanche 10 décembre 2017

Le peloton des candidats élèves-officiers

Au bout de quinze jours peut-être - décidément, il doit y avoir une sacrée pénurie de cadres ! - on demande au rassemblement ceux qui veulent suivre les cours d'officier de réserve. Bien entendu nous sommes légion.

On nous isole alors dans un fractionnement particulier "la section des candidats élèves-officiers" et pour bien marquer la différence qui nous sépare dorénavant du commun de la troupe, on nous gratifie d'un caporal d'élite. Le caporal Gillet, retour du front où il a bien passé quinze jours ! Il est d'ailleurs candidat EOR lui-même. Ceci ne nous empêche pas d'ailleurs de coucher dans la même paille et de bouffer la même pâtée.

Un peu plus tard, la section des candidats est présentée au général. Une vieille culotte de peau, tirée tout droit de la naphtaline.

Dans ce peloton, nous sommes trois gadzarts. Dervin, le plus ancien doit être de la classe 14. Ajourné sans doute au départ, il vient d'être reconnu "bon pour le service" et versé avec la classe 16. Il appartenait à l'école de Châlons 111-114 dont il était sorti le dernier. L'autre, Grandin, un paillasson comme moi : "élève de 2ème année à l'école des z'arts z'et métiers d'Châlons, mon général."

Nous partons bientôt à Mûrs où nous sommes logés dans le grenier d'une grande ferme, la ferme des Papin, de bien vagues cousins du père Mazé.

vendredi 8 décembre 2017

Affecté au 9ème Génie

DEUXIÈME PARTIE
Bernard Mazé, l'armée : l'instruction

10 avril 1915, les jours suivants.


Je me revois encore ce matin-là, un beau samedi ensoleillé, à ce qu'il me souvienne, présentant mon ordre de route à l'employé de la gare de la Possonnière chargé du contrôle :

"S.M. Bernard Mazé affecté au 9ème régiment du génie - garnison de Verdun, détaché présentement aux Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire)"

J'ai dû présenter ça d'un petit air détaché qui voulait dire " Voyez, moi je ne m"embusque pas ! Je pars et de plus, comme vous pouvez le constater, je voyage à l'oeil !"

Comme de bien entendu, le père Mazé m'accompagne.

L'express de Cholet s'est arrêté deux minutes, et bien vite, dans le fracas des aiguillages qu'on traverse, nous voici partis vers Angers, avant-dernière étape.

De suite, dans le couloir du wagon, j'ai remarqué un naturel du pays, affublé d'un petit paletot cylindrique et qui tient à la main la valise de toile jaune et délavée que la famille s'est passée de génération en génération. Un jeune soldat, à n'en point douter. Je lui demande son nom : Esnault. Il vient d'une ferme perdue dans les bois du côté de Saint-Martin-du-Fouilloux. Il s'en va au 9ème Génie ! Tiens ! Comme moi ! Il a l'air parfaitement idiot le pauvre type.

Mais nous arrivons à Angers où, avec le père Mazé, nous allons déjeuner chez nos amis Guillaume. Vins blancs, café, fine, congratulations, embrassades ; les rites sont accomplis.

Le soir je me retrouve devant la gare Saint-Laud où un premier jus braille pour rassembler les ouailles du 9ème Génie.

La gare Saint-Laud d'Angers


"Vingt dieux ! Mettez-vous en rangs... allez, par quatre ! En avant...arche"

J'ai fait mes débuts dans la vie militaire.

Mon voisin qui me semble un peu plus dégourdi que les autres s'appelle Pieffer. Il est d'Étain où ses parents sont restés. En marchant vers notre destination commune, il me confie ses malheurs : l'arrivée des Boches, la séparation, l'exil, la misère. Il est sans nouvelles de ses parents. Bien sûr, je le plains mais ce sont les à-côtés de la guerre et ceci ne m'intéresse qu'assez médiocrement.

Nous sommes arrivés aux Ponts-de-Cé. Comme le détachement n'était pas très nombreux,  le 1er jus nous a invités à prendre le tram.




Voilà un garçon à l'intelligence vraiment trop ouverte pour faire quelquefois un bon adjudant.


St-Maurille des Ponts-de-Cé. Une vague vieille maison au long d'une vague vieille rue derrière l'église.



Dans la salle basse et enfumée où règne une odeur écœurante de rance et de crasse, les derniers gars de la classe 15 sont couchés. Ils nous indiquent à Pieffer et à moi une paillasse libre où nous devrons coucher tous les deux..... ma première nuit blanche de la guerre !

Le lendemain donc, un dimanche, je fais connaissance avec la bureaucratie de l'endroit qui m'affecte à la 39ème escouade. C'est au Chêne-Rond tout en haut de la côte d'Érigné vers Cholet. Une vieille maison sur la gauche avec une petite grille bon enfant, c'est là. La maison est vide. Quelques bottes de paille en constituent le seul ameublement.

Devant cette maison, un bistro. Excellente situation géographique que nous mettons tout de suite à profit. Le rouget du pays (on ne l'appelait pas "rosé" en ce temps-là) vaut deux sous le litre. Il est bien un peu acide mais nos estomacs de vingt ans s'accommodent de tout. Ils en verront bien d'autres.

Et le soir, nous nous retrouvons tous, pêle-mêle dans la paille où nous nous étendons tout habillés. L'un de nous qui chante à peu près (il s'en trouve toujours) lance des chansons patriotiques que tout le monde reprend au refrain, et puis, sans souci du lendemain, nous dormons.

.Le lendemain, rassemblement. Nous allons sur la route d'Érigné apprendre à marcher au pas, exercice ténu que dirige encore notre bien gentil premier jus.

La côte vers Cholet, une longue ligne droite, idéale pour apprendre à marcher au pas.

Le soir, grand branle-bas ; rassemblement de toute la compagnie à Érigné. Inspection de son commandant, en l’occurrence l'adjudant Taton qui est gras, court sur pattes et qui prend un air de croquemitaine pour nous assurer que "la discipline faisant la fooorrrrce prrrrincipale des armées. Tout militaire est tenu ... etc.". Nous en avons une peur bleue de cet adjudant Taton. Il symbolise pour l'instant la grosse légume, l'important chef militaire qui tient notre existence entre ses mains.

Et nous rentrons dans la paille du Chêne-Rond.
On nous a fait une première distribution ; une gamelle neuve avec une cuillère et une fourchette en fer.et nous nous présentons ainsi nantis à une cuisine de territoriaux qui, à côté, sont mobilisés à cet effet. Le long d'un mur quelconque, ils ont disposé des tuffeaux sur lesquels ils ont installé en équilibre une énorme lessiveuse. Le menu est invariable : une "loucherie" de bouillon où nagent quelques vagues légumes et un quartier de barbaque, rebut du boucher voisin.

Et l'on s'en va s'asseoir sur la margelle du puits prochain serrant cette gamelle qui vous brûle et dont vous tirez après absorbé le bouillon, un affreux morceau de gras qui vous graisse affreusement les doigts.

Et nous couchons toujours tout habillés... et cela dure un mois, deux mois, je ne sais combien. Ceuxui n'ont pas apporté de linge de rechange font un drôle de nez. Forcés de laver la seule chemise qu'ils possèdent, ils doivent s'en passer quand celle-ci sèche là-bas au soleil printanier. Les vêtements non plus ne tiennent pas le coup et, bientôt, nous avons tous l'air d'une armée de clochards.

lundi 4 décembre 2017

Son état-civil (2)

C'est à la mairie de Les Ponts-de-Cé (Maine-et-Loire) que sera enregistré le décès de Bernard Mazé.
Il y est décédé, à l'âge de 79 ans, le 20 juillet 1976.

La copie de l'acte de décès de Bernard Mazé

Il est décédé à son domicile au 15 rue Boutreux. C'est aussi le domicile de sa fille Marguerite.

Marguerite Mazé a alors 48 ans et exerce la profession d'exploitante agricole.



Le 15 rue Boutreux



Sources : 
Mairie Les Ponts de Cé
Googlestreet

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE



En attendant l'affectation

Je rentre à la Possonnière, maigre, pâle, défait. Ma mère a du mal à me reconnaître et semble toute retournée. Je ne puis tout de même pas lui avouer que c'est là le résultats de nos nuits sans sommeil et des bons soins de ma petite amie. Je lui explique que "onze heures de travail par jour, sans dimanches ni fêtes, etc., etc. "

Et me voici de nouveau à la Possonnière, au vert, ce qui d'ailleurs n'a rien de négligeable pour ma santé.

Quelques jours plus tard, le Petit Courrier, journal local nous annonce qu'un examen pour les jeunes de la classe 16 aura lieu à Angers. Les jeunes gens admis recevront immédiatement le grade d'aspirant d'Infanterie et suivront ensuite des cours pour passer sous-lieutenant.

Officier dès le départ, c'est une affaire (j'ignorais alors que ceci équivalait à une condamnation à mort) ; aussi décidai-je bien vite mon ami Chaslot à nous faire inscrire pour cet examen.




Ceci se passait quelques jours plus tard à l'Université catholique. Je me vois encore sur le banc des étudiants en possession des textes proposés.

Fort heureusement les matières demandées ne correspondaient nullement au programme de nos écoles d'Arts et Métiers. Celles-ci tenaient sans nul doute possible à la classe de philosophie et j'eus le loisir d'y pêcher lamentablement.

Miraculeusement, devrais-je dire, car reçu, j'étais aspirant d'infanterie... et sûrement rayé des contrôles à brève échéance.

Imprudence, bêtise de ma part, sans doute, mais toujours avec l'excuse de n'en rien savoir.

Quelques jours plus tard, arrive mon affectation : "Sapeur-mineur au 9ème régiment du Génie". Somme toute une bonne affaire. Je n'en savais sans doute rien à cet instant mais, plus tard, j'ai pu constater que tout, absolument tout, valait mieux que d'être biffin. ainsi soit rendu hommage à mes frères de l'Infanterie que j'ai si bien connus et dont j'ai pu apprécier, vivant leur vie, l'insondable misère.




18 ans, le conseil de révision

Octobre, novembre, décembre, janvier, février même s'écoulent.

Toujours 11 heures de boulot ; ce qui ne nous empêche pas d'ailleurs de mener une vie de bâton de chaise. La gent féminine est fort nombreuse à Chatellerault et, dès les premiers jours de mon stage, j'ai trouvé une gentille brunette de 18 ans. Elle me console de la vie idiote que nous menons dans ce vaste foutoir.



Cette boutique où nous sommes 11 000. Onze mille beaux embusqués, ma foi, et qui se foutent éperdument des malheureux bougres qui, là-haut, se font casser la figure.
Mais là-bas dans nos petits villages, où tout le monde se connaît, la plupart des paysans et des .... sont au front n'ayant aucun des apanages - richesse, titre, influence, mandat quelconque - qui vous classent dans la liste de ceux à ne pas faire tuer. On crie contre les embusqués. Cela je le sais et je ne voudrais pas qu'on puisse dire semblable chose de moi.
J'ai 18 ans faits maintenant et je veux aller voir. - oh ! par pure curiosité - ce qui se passe sur le front. Patriotisme ? Non, je ne le crois pas ou si peu. Mais un gosse est tellement attiré par le mystère des choses où il n'a pas accès.

Le conseil de révision est arrivé pour la classe 1916. 


Déclaré apte par le conseil de révision

1,72 m, plutôt grand pour l'époque


Deux jours de cuite mémorables.


Après le conseil de révision (Image d'illustration)

Il y avait un questionnaire à remplir. Dans la colonne "affectation demandée" la grande majorité des embusqués de ma classe a spécifié : "demande à être maintenu à Chatellerault". Tu parles !! Les plus culottés ont demandé les équipages de la flotte ou l'artillerie lourde.
Dans cette colonne, je n'ai rien marqué du tout. Je n'ai peut-être pas osé inscrire "Régiment d'Infanterie". Mais qui l'eût osé à ma place ? Bref, aux officiers de disposer. Qui vivra verra.
On annonce fin février que la classe 16 sera bientôt mobilisé. Je décide mon ami Chaslot de Champtocé, lui démontrant qu'il ne peut recter ici embusqué - que diraient les gens de son bled -. Je décide donc ce vieux Francis à quitter ces lieux qui nous ont assez vus.

Il m'écoute. Nous sautons au bureau du contremaître pour lui donner nos huit jours. Il semble ravi. Il nous tend la main.Je pense qu'il va nous féliciter pour notre patriotique décision. Erreur ! Il dit simplement : "Vous partez... tant mieux ! Vous me débarrassez bougrement !" Comme quoi les actions d'éclat sont bien souvent méconnues.













A la manufacture d'armes

Octobre est venu.

Il fait déjà plus froid, l'eau monte, la pêche se termine.

Je suis avisé que les cours ne reprendront pas à l'école des Arts et Métiers. Je ne puis m'éterniser là à ne rien faire ; il me faut trouver du travail.

Il n'est pas difficile pour moi de me faire embaucher à la manufacture d'armes de Châtellerault et j'irai passer dans cette géhenne 4 ou 5 mois mémorables. 11 heures de travail par jour sans dimanches ni fêtes. J'ai comme compagnons de travail beaucoup d'étudiants, des Gadzarts comme moi, mais également des aspirants avocats, médecins ou notaires. Tous fils à papa qui sont bien embusqués dans cette manu. Ils n'y connaissent bien entendu absolument rien, pataugent dans la graisse et se font pincer les doigts dans les engrenages.

Tous y finiront la guerre. Les lois successives n'ayant jamais eu de résultat plus fâcheux que.... de les faire permuter d'un service à l'autre.



Il y a là aussi mon cousin Fabien Richou que nous appelons - je me demande bien pourquoi - Polyte. C'est un fort gaillard de 25 ans animé d'une sainte horreur pour le combat. Il restera là, envers et contre tout, se faisant porter malade, absorbant des pilules pour se créer des glandes quelque part, s'engageant même dans la police secrète. Il restera toute la guerre à Châtellerault amassant là - car tous étaient bien payés - un solide pécule qui lui permettra de s'installer à son compte sitôt rentré à Angers et de devenir un des plus notable commerçant du lieu.

Je ne suis pas un ouvrier modèle. Avec quelques copains de la promotion : Machet, Pignon, le Mandarin, nous faisons pas mal de bêtises. Le contremaître ne tient tellement pas à ma présence qu'un jour, il m'appelle :

"Mazé, n'auriez-vous pas, par hasard, une belle écriture ? "

Je pressens un filon.

- Si monsieur, bien sûr, ça fait partie du programme.

- Et avez-vous aussi un camarade qui écrit très bien ?

- Mais si, bien sûr, Monsieur. Mon camarade Marquet est, on ne peut mieux, doué sur ce chapitre. "

Ce n'est pas vrai d'ailleurs, Marquet écrit comme un cochon, mais c'est un tellement bon copain. J'aurais plaisir à l'avoir avec moi dans une embuscade quelconque.




On nous a envoyés plus loin, dans un bureau où un petit vieux à calotte noire et à manches de lustrine nous a donné un état à copier. Nous avons calligraphié en belle ronde : "État des outils durs" (comme s'il en existait des mous). Cela a bien demandé une demi-journée. Après quoi nous avons attendu. Il y avait un poêle qui ronflait dans le bureau et sur lequel nous faisons cuire des pommes. Le petit vieux ne disait rien. D'avoir ainsi deux employés sous ses ordres donnait de l'importance à son service.

Nous faisions de longues études à travers la manu, allions voir les copains qui travaillaient aux caissons, d'autre à la hausse ou bien descendions-nous jusqu'au tunnel où un zèbre derrière un chevalet procédait aux essais des fusils et des mitrailleuses.

Ah, c'était le bon temps !

Malheureusement, il y avait cet espèce de zèbre qui s'appelait Marquet. Au bout de quinze jours de cette délectable inaction, il s'en fut trouver le commandant qui dirigeait l'atelier central de réparations où nous étions et lui signifia tout de go que nous ne fichions rien dans notre rôle de gratte-papier où nous étions conviés, que ce n'était pas dans notre tempérament de Gadzarts de ne rien faire, que de plus nous avions à apprendre à nous servir des machines. Bref, le commandant compréhensif nous reverse sans plus attendre dans l'atelier dont nous sortions.

Ah, Fil d'Efs (c'était le nom de Gadzarts de Marquet) -fil de fer- car il maigre et long comme une tringle à rideaux). Fil d'Efs, dis-je, qu'avais-tu fait là ? Sans ton intervention, nous y serions peut-être encore.